Vilcabamba : le dernier refuge des Incas

Vous doutiez-vous, lorsque vous découvriez le premier niveau de Tomb Raider en 1996, que Vilcabamba n’était pas une invention des scénaristes, mais une cité belle et bien réelle, qui a fascinée des générations entières d’explorateurs ? Il s’agit en effet ni plus ni moins du dernier bastion de résistance des incas, tombé aux mains des conquistadors espagnols en 1572, dont la localisation fut alors oubliée pendant des siècles. Si Lara découvre l’entrée de la cité au beau milieu des cimes enneigées des Andes, la visite de Vilcabamba lui révélera quelques surprises de taille, tant archéologiques que… paléontologiques. Mais la véritable histoire du dernier refuge des Incas, bien loin des secrets de l’Atlantide, est plus dramatique. Quant à sa localisation, elle nécessita de nombreuses expéditions dans des zones difficiles, sans compter les recherches de documents d’époque… Un véritable roman d’aventure qui n’aurait pas déplu à Lara !


• Une visite pleine de surprises

Paysages enneigés des Andes / TR1

C’est au bout d’une longue marche jusqu’aux sommets enneigés des Andes que Lara et son guide finissent par atteindre une immense porte de pierre, insérée dans un pan de montagne. Après une attaque surprise de loups et la perte de son guide, Lara passe le pas de la porte dont les 2 battants se referment derrière elle. Ainsi commence l’exploration pour le joueur qui traverse de longues cavernes parsemées de quelques ruines, laissant penser que la cité serait un refuge troglodyte bâti dans d’anciennes grottes.


Les Cavernes / TRA

Ce n’est qu’après de longs couloirs et éboulis, piégés et peuplés de loups, ours et chauves-souris que notre aventurière parvient enfin dans Vilcabamba. Niché au fond d’un gouffre, un petit village de huttes aux toits de chaume et aux murs cyclopéens, typiques des constructions incas, semble abandonné depuis des siècles. Pas vraiment de la taille du Machu Picchu, l’ampleur de la découverte peut surprendre même si l’endroit est tout simplement magnifique, surtout dans la version de TRA :

La cité de Vilcabamba / TRA

Mais l’exploration ne fait que commencer et les plus grosses découvertes sont juste à portée de main : dans une caverne attenante, Lara découvre l’entrée d’un immense temple souterrain qui a conservé toutes ses couleurs d’origine… ainsi que des totems dont le sol est hérissé de pieux garnis de crânes humains. Charmant. Continuant plus avant, notre aventurière finit enfin par trouver ce qu’elle était venue chercher : la tombe de Qualopec. Encore faut-il qu’elle parvienne à l’ouvrir : un imposant mécanisme, verrouillé par une cascade, des rouages éparpillés dans une vallée luxuriante peuplée de dinosaures, des pièges mortels et nous voilà enfin à deux doigts de mettre la main sur le Scion de Qualopec. Du moins un fragment, Lara n’étant qu’au début d’une grande aventure…

Antichambre de la tombe de Qualopec / TRA


• La véritable histoire de Vilcabamba Francisco Pizarro, gravure de 1528
La première rencontre entre Pizarro et l’empire Inca a lieu en 1527, au nord de l’empire. Les contacts sont plutôt pacifiques et il repart rapidement en Espagne rapporter sa découverte. Mais il laisse derrière lui une épidémie de variole face à laquelle les incas sont sans défense : l’empereur Huayna Capac y succombe sans désigner de successeur, laissant la place à une guerre de succession entre ses fils Huascar et Atahualpa, qui finit par prendre le pouvoir. Ainsi, quand Pizarro revient en 1532 à la tête de 180 hommes, il découvre un empire affaibli, sans doute la raison pour laquelle les incas virent en lui le dieu Viracocha revenu sur terre rétablir la paix et la prospérité comme le promettait la légende.

Il profite ainsi de ces 2 facteurs pour s’enfoncer dans l’empire sans résistance, en quelques semaines à peine, jusqu’à capturer Atahualpa après une attaque surprise. Le nouvel empereur aux mains des espagnols, ses armées réussissent pourtant à réunifier l’empire, ce qui n’empêche pas Pizarro d’attiser des révoltes, surtout celles des peuples jusque là soumis aux incas. Il promet de libérer Atahualpa à la condition qu’il parvienne à remplir sa cellule d’or : une rançon de près de 88m³ d’or est ainsi amassée, mais Pizarro, déloyal jusqu’au bout, fait assassiner Atahualpa en août 1533. 3 mois plus tard, Cuzco, la capitale et dernière ville de l’empire est prise, incendiée et pillée. Pizarro met le demi-frère de Huascar, Manco Inca à la tête d’un empire en plein effondrement.

Manco est aux mains des espagnols, mais c’est pourtant lui qui fomentera la grande révolte de 1536. Libéré sous le prétexte d’aller célébrer l’anniversaire de la mort son père, il se réfugie dans les montagnes avec tout ce qu’il peut rassembler de la noblesse et de partisans afin de lever une armée et commence même à reconquérir une partie de l’empire. Lima et Cuzco sont assiégées mais par manque de moyens, il est contraint de battre en retraite à nouveau dans les montagnes, pour fonder Vilcabamba en 1539. Située au nord de Cuzco, protégée par sa situation géographique dans une région accidentée et couverte d’une végétation luxuriante, elle offre le refuge idéal. Dans la cité de Vilcabamba, entouré de ses proches, il tente de reconstituer une cour impériale et un État reproduisant l’organisation du Cuzco d’avant la conquête, jusqu’à son assassinat en 1545.

Tupac Amaru / Peinture du 18è s.

Mais ses successeurs continuent la lutte, organisant des révoltes et des raids contre les espagnols, et le petit royaume survit malgré tout pendant près de 36 ans, conservant un contrôle sur la région l’entourant. Toutefois, en infériorité numérique, ses forces déclinent peu à peu, malgré la résistance farouche du dernier souverain, Tupac Amaru, qui fut sans doute le plus acharné de tous les rois de Vilcabamba. En 1572, les espagnols parviennent à atteindre la cité, désertée et incendiée par la population qui a fui dans la forêt. Tupac est finalement capturé avec toute sa famille et ses suivants après une dernière traque, puis il est ramené à Cuzco. Il est exécuté sur la place publique de la ville le , avec sa femme, ses enfants ainsi que ses principaux partisans devant une foule en pleurs. Avec la mort du dernier Fils du Soleil, l’hégémonie espagnole fut totale et la cité de Vilcabamba, isolée, fut oubliée de tous, perdue dans les montagnes de la Haute-Amazonie.

 


• Une localisation compliquée

Le début du 20è siècle voit l’essor des sociétés scientifiques missionnant de grandes explorations tout autour du monde. C’est ainsi que seront (re)découverts de nombreux sites, naturels ou archéologiques, et que les résultats des fouilles et études passionneront les foules tout autour du monde, suscitant l’engouement pour toujours plus de découvertes. L’Amérique du Sud et ses civilisations précolombiennes n’est pas en reste. La plupart des sites incas sont plus ou moins connus voire répertoriés, mais de nombreuses légendes de cités perdues dans la jungle ou les montagnes peuplent encore l’imaginaire des gens : El Dorado, Païtiti, la cité des Amazones et… Vilcabamba. Comment pourrait-il en être autrement pour le dernier bastion de résistance des incas à être tombé face aux conquistadors ? D’autant qu’à la différence des autres cités mythiques, on sait de source sûre que Vilcabamba a existé, mais sa localisation est tombée dans l’oubli. De plus le religieux et chroniqueur espagnol Martin de Murua, qui rédigea une Histoire Générale du Pérou en 1616, décrit la cité comme suit :

Le climat est tel que les abeilles font leur ruches comme celles en Espagne dans les greniers des maisons, et le maïs est récolté 3 fois par an. Il y a de bonnes terres agricoles et l’eau qui irrigue la terre augmente les rendements de récolte. Le cacao, la canne à sucre, le manioc, la patate douce et le coton sont abondants. La ville occupe un espace d’une demi lieue de large (comme à Cuzco) mais une plus grande distance de long. Là-bas, ils élèvent des perroquets, des poules, des canards, des lapins, des dindes, de faisans, des hoccos, des aras et des milliers d’autres oiseaux aux plumes aussi brillantes que diverses. Ils cultivent la goyave, la noix de pécan, la cacahuète, la papaye, l’ananas, l’avocat et bien d’autres fruits. Les maisons et les abris sont couverts de bon chaume fait de roseaux et de feuille de palmier.

L’Inca disposait d’un palais sur plusieurs étages, au toit recouvert de tuiles peintes dans une grande variété de leurs teintes, quelque chose qui méritait d’être vu. Il y avait une place dans la cité, assez grande pour contenir un grand nombre de personnes. Il avaient l’habitude d’y tenir des banquets et même des courses de chevaux. Les portes du palais étaient fait de cèdre aromatique, abondant dans cette région, ainsi que les mansardes. Dans cette région éloignée, ou plutôt leur exil, les Incas ont profité du même luxe, de la même grandeur et splendeur qu’à Cuzco, car ils y a avaient apporté tout ce qu’ils pouvaient obtenir de l’extérieur pour leur plaisir. Et ils ont aimé y vivre.

Une carte espagnole de la région de Vilcabamba 

Les premiers aventuriers des temps modernes à avoir découvert le site isolé en pleine forêt, à 500 km au nord-ouest de Cuzco et qui est aujourd’hui identifié comme celui de Vilcabamba furent trois cuzqueniens, en 1892. A cette époque, les archéologues s’accordaient à identifier Choquequirao, au nord-ouest de Cuzco, comme la localisation exacte de Vilcabamba. En 1911, le mystérieux site forestier découvert par nos 3 cuzqueniens  est désormais appelé Espiritu Pampa et est visité par un certain Hiram Bingham, qui attire enfin l’attention sur ce lieu dans son livre Lost City of the Incas. Malgré le recensement d’une dizaine de bâtiments, il ne semble pas prendre la mesure de ce qu’il vient d’explorer et ne s’y attarde pas. Et pour cause : il a entendu parler ailleurs d’une imposante cité bâtie à cheval sur une montagne, et poursuit sa route. Il espère en fait, comme tant d’autres, découvrir Vilcabamba et, en mars de la même années, découvre Machu Picchu. Il en restera convaincu pendant près de 50 ans. Pourtant, les études révèlent bien vite que Machu Picchu n’a jamais été visité par les espagnols et n’a jamais été incendié. Et Vilcabamba resta liée à Choquequirao.

Hiram Bingham (en haut) sur un pont inca à Espiritu Pampa / photo coloriée de 1911

En 1964, Espiritu Pampa reçoit la visite d’un autre groupe d’explorateurs, cette fois bien décidés à en apprendre plus sur ce site. La mission est dirigée par Gene Savoy, un explorateur américain fondateur de l’Andean Explorers Club, consacré à la recherche d’éléments permettant l’étude du peuplement originel du continent sud-américain. Gene Savoy est l’un des rares spécialistes à rêver que l’on pourrait retrouver des restes archéologiques importants au sein des immenses selvas amazoniennes à peu près inexplorées, qui s’étendent à l’est des cordillères. Hypothèse refusée à l’époque par la plupart des chercheurs académiques. Avec son équipe, il révèle des ruines bien plus étendues que celles mises à jour par Bingham : près de 60 bâtiments et plus de 300 maisons gisent, ensevelies sous la mousse, les plantes rampantes et des arbres de 30 mètres de haut, bien loin des sommets enneigés de TR1 et TRA !

Edmundo Guillén en 1976, sur le site d’Espiritu Pampa

Quelques années plus tard, le professeur Edmundo Guillén découvrit à Séville des lettres écrites par des conquistadors, dans lesquelles ils décrivaient l’avancée des troupes espagnoles et ce qu’ils trouvèrent à Vilcabamba. Autant d’indices qui permirent de comparer avec ce qui allait être découvert sur le site, et de prouver qu’il s’agissait bien de Vilcabamba.

Un des bâtiments lors de sa découverte… … et après défrichement.

Ainsi, en 1976, 1981 et jusque dans les années 2000, de nouvelles fouilles ont mis au jour d’autres vestiges de la cité de Vilcabamba, dans un rayon de 600 mètres autour des premiers vestiges découverts par Bingham. Un temple avec 24 portes, long de 70 mètres, un « palais englouti » sous la végétation de près de 100 mètres de long. Un autre palais en terrasses de 40 mètres, ainsi qu’une « maison des niches » de plus de 30 mètres.

Le site d’Espiritu Pampa, aujourd’hui ouvert aux touriste.

La plupart des maisons étaient construites sur des plate-formes, sans doute en raison des risques d’inondation. Certaines étaient encore couvertes de tuiles imitant le style espagnol, au lieu des toits de chaume traditionnel, tandis que les autres gisaient en miettes, à terre, au pied de toits montrant les signes d’un incendie. La plupart des constructions sont faites à bases de gros pavés liés avec de l’argile, étant donné qu’il n’y avait pas de carrière à proximité pour l’érection de maison en pierre de taille.

Une fontaine inca qui n’est pas sans rappeler…

… celle, beaucoup plus grande, de TRA !


La haute forêt amazonienne, parsemées de cités incas.

On ne sait toujours pas quelle était l’aire d’influence réelle de la cité de Vilcabamba, mais il est possible que Choquequirao, à 60km de là, ait servi de point de contrôle pour accéder à la région de Vilcabamba. Les fouilles continuent toujours, et ont récemment livré de nouvelles découvertes. On sait désormais que, bien avant l’empire Inca, la région était peuplée d’ethnies pré-Incas, notamment les Waris, dont on a retrouvé des villes et des tombes. Les forêts péruviennes sont loin d’avoir révélées tous leurs secrets !


© Dossier rédigé par Mahé Koadfall